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  • Le Réseau de Simone

La fois où… J’ai participé à un concours de beauté

Tu soupires une nouvelle fois devant ta télévision. On est mi-décembre, c’est la période de diffusion du célèbre concours de beauté national. Comme d’habitude, tu as envie de zapper, mais pourtant tu décides de regarder, pour une fois. Les défilés s’enchaînent, robe de soirée, maillot de bain… Les candidates se ressemblent toutes, semblent sorties tout droit d’un magazine dit “féminin”, qui te vante les vertus des repas sans graisse et des régimes miracles, le tout sponsorisé par une marque de crème anti-âge.


Tour à tour, elles s’avancent sur le podium, fières de leur corps sans défaut, exhibant leur sourire ultra blancheur. Et puis c’est le moment des discours. Tu pouffes de rire. Leur texte semble si peu spontané, et leurs phrases, tellement stéréotypées… Enfin, tout te paraît stéréotypé. De la longueur de leurs cheveux aux tenues qu’elles portent, tout semble vouloir véhiculer l’image de la femme telle que la société la décrit : belle, mince, portant des robes et des cheveux longs, à la recherche d’un idéal surfait.


“Eh, tu te moques, mais je parie que tu ne serais pas capable de faire ce qu’elles font là, hein ?

- On parie, maman ?!

- On parie.

- Allez, chiche.”


Et c’est comme ça que, du jour au lendemain, tu prends ton téléphone et composes le numéro du comité départemental. Et te voilà catapultée dans l’aventure : il faut remplir un dossier, préciser si tu es célibataire, si tu as des enfants, des tatouages… La femme parfaite ne doit visiblement pas avoir de défauts ou d’entourage.


Ah oui, et puis il faut que tu choisisses une robe aussi. Longue de préférence. Tout ça t’amuse beaucoup, tu te prendrais presque au jeu. Et puis il y a le jour de la présentation des candidates à la presse : tu dois passer l’épreuve de la taille, histoire de bien vérifier que tu rentres bien dans les standards (en-dessous d’1m70, tu finis comme cette jeune femme qui se faufile discrètement vers la sortie, en essuyant ses larmes d’un revers de manche).


Mais tout cela est très grisant, l’excitation des autres filles commence à se propager, et sans t’en rendre compte, l’atmosphère rentre déjà dans une tonalité de compétition. Tu surprends les regards qui te jaugent, des paris sont déjà lancés entre les candidates. Tu t’en fiches. Tout ce qui t’importe, toi, c’est de vivre ça comme une aventure, pas comme un objectif.


Le soir de l’élection est là et le stress monte un peu. Il faut répéter, apprendre cette démarche chaloupée et pleine d’une assurance que tu n’as pas. Il faut se déhancher sur la musique, martèle l’organisateur. C’est vrai qu’en maillot de bain, devant des centaines de personnes, tu as cette folle envie de remuer ta poitrine et ton derrière pour montrer à quel point tu es ferme et rebondie.


Tu lances un regard assassin à cette ancienne candidate qui te demande de sourire plus. Là, maintenant, tu te sens un peu comme un bout de viande, un morceau de chair qu’on balance à la foule. Et il faut que tu te sentes suffisamment potable pour que les autres aient envie de voter pour toi.


Ca y est, on y est. La salle est remplie, l’air en coulisses est électrique. On t’a maquillée, coiffée, tu es parée pour passer sur le grill. Bizarrement, tu ne te sens plus stressée. Tu as pris suffisamment de recul, tu sais que ta vie ne dépend pas de ce concours et advienne que pourra. Tu prends le temps d’observer les autres candidates. Beaucoup sont fébriles, se rassurent entre elles à coups de “tu crois que ça va comme ça ? Ou tu préfères la mèche dans ce sens-là ?”. La tension monte : les unes et les autres se jugent, évaluent les tenues, les attitudes.


Et puis c’est le lancement. La soirée passe, les rumeurs courent. Tu t’amuses, mais parfois tu as la sensation d’être une vache au milieu d’une foire. Quelques commentaires te parviennent : “trop grande”, “trop petite”, “j’aime pas sa robe”, “trop grosse”... Mais tu t’attendais à quoi, hein ? Dans un concours où la plastique est reine (on peut dire ce qu’on en veut, on y élit d’abord un corps avant d’élire un esprit), le fat shaming est roi.


Mais la jalousie entre les candidates fait également rage en coulisses. Tu sais qu’il faut se fermer à ces critiques, les laisser s’exprimer sans que leur venin t’atteigne. On te dit que le classement est déjà fait, que tu es peut-être en lice pour le podium, à très peu de points d’écart avec une autre jeune femme. Tu en ris, tu t’en fiches tellement… Mais tu surprends le regard mauvais de ta “rivale” et prends conscience de l’ampleur que cette information peut avoir.


Tu gardes à l’esprit que tout cela n’est que du vent, une petite expérience dans l’océan de ta vie. C’est enfin l’annonce du podium. Et tu es bel et bien dans le classement de tête, en tant que 3ème dauphine ! Tes yeux s’écarquillent. Tu n’y crois définitivement pas. Ce n’est qu’une connerie parmi tant d’autres. Mais non, il te faut t’avancer, revêtir l’écharpe que l’on te tend, parader une dernière fois devant les spectateur·rice·s pour exhiber ce titre si inattendu.


Eh bien voilà, tu as un ticket pour l’élection régionale ! Tu sens la fierté dans les yeux de tes proches, et surtout ceux de ta grand-mère, qui a elle aussi connu ce moment de gloire dans sa jeunesse. Tu n’oses l’imaginer : tu venais juste là pour voir et tu te retrouves assortie d’un titre, en route pour l’étape suivante.

C’était une soirée tellement étrange et irréelle… Je pourrais aussi te raconter l’évènement d’après : la représentation des Miss départementales lors d’une journée consacrée à la beauté (tant qu’à faire, célébrons la superficialité dans toute sa splendeur !) et à laquelle je me suis pointée en jean (que j’adorais et dans lequel je me sentais plutôt belle et bien). Tout ça pour essuyer un “les Miss doivent porter des robes ou des jupes” par la responsable du comité des fêtes organisateur. S’en est alors suivi une série d’arguments, tandis que j’essayais de faire valoir mon bien-être (tout en sentant monter une colère que j’essayais de refouler du mieux que je pouvais).

Je pourrais te raconter que dégoûtée et contrainte de devoir aller me changer en coulisses pour une tenue “plus appropriée” pour une Miss, j’ai eu envie de jeter l’éponge, d’arrêter ce cirque. Je pourrais aussi te dire que durant ces deux journées, j’étais la seule à m’intéresser à l’exposition d’art qui avait lieu dans la salle attenante pendant que mes camarades se faisaient repeindre les ongles, et que lors des moments d’attente en coulisses, je préférais reprendre la lecture d’un de mes romans préférés plutôt que de discuter coiffure.


Je pourrais ensuite te raconter l’élection régionale, qui ressemblait trait pour trait à l’élection précédente, avec plus de spectateur·rice·s et de Miss vedettes. Que je n’ai pas eu de titre ce soir-là et que j’en étais bien contente. Je pourrais te dire que j’ai eu le meilleur score au petit test de culture générale préparatoire (sur le même modèle que celui passé par les candidates pour l’élection nationale) et que j’ai passé aussi des bons moments. Parce que ce n’est pas tous les jours qu’on te chouchoute gratos, il faut se l’avouer.


Je pourrais te dire tout ça, oui. Que malgré ce que l’organisation de ce concours essaie de corriger, ces élections regorgent d’exemples de sexisme, des réflexions que j’ai pu entendre aux regards de taureaux en rute de ces messieurs. Chacun·e fait ce qu’il veut avec son corps, c’est évident, mais il faut être bien conscient·e des enjeux sous-jacents, du jugement que d’autres que toi portent sur ta plastique. Un concours de ce type n’est pas innocent : et il faut savoir se préserver et prendre du recul.

Je te mentirais en affirmant que je n’ai passé que des mauvais moments : j’en garde un souvenir assez unique, qui, contre toute attente, m’a aussi permis d’asseoir une plus grande confiance en moi. Je porte aujourd’hui un regard différent sur tout cela, soyons honnête. Mais à mes yeux, cette élection n’est pas là pour montrer la diversité des femmes de France : elle n’en montre qu’une partie, et en plus, encore extrêmement stéréotypée.


Si c’était à refaire, je le referais volontiers. Mais avec mon féminisme plus exacerbé, je peux t’assurer que je mettrais un bon coup de pied dans la fourmilière et je ne me gênerais pas pour envoyer balader les personnes qui avaient jugé mon comportement ou ma tenue “non conformes” à celle d’une Miss. Parce que personne n’a le droit de te dicter ta conduite ou t’imposer un vêtement, sous aucun prétexte.


Et toi, t’en penses quoi de ce concours ?

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